|
|
« Approche des paysages culturels de Port-Royal des Champs » par Sylvain HILAIRE
|
|
|
|
Jean Racine |
En réalité, l’approche des paysages culturels de Port-Royal des Champs touche à toutes ces acceptions, sauf celle du « paysage vivant », qui correspond à des paysages historiques dont les formes anciennes et les pratiques associées ont subsisté jusqu’à nos jours. C’est le cas par exemple des paysages viticoles de Saint-Emilion, qui furent inscrits sur la liste du patrimoine mondial en 1999.
La mémoire de Port-Royal et des paysages de l’ancienne abbaye des champs, profondément marqués par l’un des actes de destruction et d’exclusion les plus marquants de l’histoire de France, ne peuvent donc plus littéralement correspondre à cette idée de « paysage vivant », même si des formes de survivances peuvent encore être décelées. Justement, ces restes et « survivances » de la mémoire paysagère du lieu nous amènent naturellement vers la notion de « paysage relique ». D’ailleurs ne conçoit-on pas déjà au 19ème siècle cette idée de « vallée relique » de Port-Royal, dont les accents romantiques évidents viennent se surajouter à la stratification déjà complexe et tourmentée de la mémoire du lieu. Cette perception – du moins son passage à la postérité dans la mémoire nationale – nous la devons essentiellement à l’abbé Grégoire, qui rappelons-le se trouve justement être l’un des initiateurs de notre vision moderne du Patrimoine, notion qu’il conçoit en grande partie à partir de son acculturation augustinienne et port-royaliste. C’est dire si la notion de Patrimoine prend à Port-Royal une importance particulière, qui peut s’apparenter par certains aspects à une forme d’archéologie de l’esprit et de « retour aux sources » de la conscience patrimoniale.
Et le paysage là-dedans ? Nous verrons qu’il occupe une place centrale dans la mémoire port-royaliste, à la fois comme manifestation et médiation d’une compréhension intime du lieu, et comme décor idéalisé, typique de l’imagerie du Grand siècle classique. Mais il ne se comprend pas tant comme « paysage » en tant que tel, même si l’on en découvre plusieurs traductions picturales dans les œuvres des Champaigne et de Plattemontagne, ou littéraires chez de grands auteurs classiques tels que Jean Racine, Madame de Sévigné ou Mademoiselle de Scudéry. Ce « paysage » de Port-Royal est d’abord perçu comme espace sacré, à la fois physique et symbolique, entre intériorité spirituelle, interprétations littérales, et espace vécu.Cette dimension d’espace sacral trouve en réalité son aboutissement dans l’idée de paysage relique, qui se trouve lui-même transcendé par l’acte de destruction des années 1710. Dans ce sillage se succède en effet une foule bigarrée et anonyme de solitaires, de pèlerins, de penseurs « figuristes » ou encore de convulsionnaires, mais aussi d’admirateurs romantiques, qui nourrissent pendant deux siècles, chacun à leur manière, cette vision particulière du vallon. Une telle perception hérite vraisemblablement d’une longue tradition de la pensée augustinienne, si prégnante à Port-Royal, qui envisageait le monde en tant que vestigia, soit une lecture mystique de la nature qui considérait les vestiges de la présence divine dans la Création. De cette orientation découle toute une lecture sacrée, dite « herméneutique », de l’histoire du lieu, qui s’incarne littéralement dans les paysages du vallon. Il est ici évidemment question de l’idéal de Solitude chrétienne, de la pensée du « désert », et de l’idée de « thébaïde », comme absolu du paysage de vocation monastique. L’autre grand versant de la mémoire attachée aux paysages du lieu est à trouver dans l’héritage classique, auquel Port-Royal et son cénacle de penseurs, artistes et moralistes, contribua grandement. Il témoigne d’un basculement, au milieu du XVIIème siècle, d’une certaine sacralité des paysages du lieu dans le domaine profane, en lien avec la renommée et le pouvoir d’attraction grandissants que motive Port-Royal dans les milieux littéraires et mondains de Paris à Versailles. On retrouve ainsi autour de Port-Royal une bonne partie de « l’avant-garde » de la pensée du classicisme français, depuis Jean Racine, Pierre Nicole, Antoine Arnauld, jusqu’à Boileau, La Rochefoucauld, Mesdames de Sévigné, Scudéry, La Fayette, et même Jean de La Fontaine sur la fin de sa vie. La pensée et l’œuvre de ces hautes personnalités ne peuvent bien évidemment se réduire à leurs seules accointances port-royalistes, mais il est notable que tous aient tissé, à un moment de leur vie, des liens privilégiés avec ce « petit monde de Port-Royal», dont le bastion, l’épicentre, « l’Antique sanctuaire » de la Mère Angélique, se logeait au fond d’un petit vallon de la région de Chevreuse.
Dans ce contexte, l’abbaye de Port-Royal des Champs se trouve souvent idéalisée et sublimée dans les écrits de ces illustres amis et admirateurs. On songe par exemple à l’image du paradis agreste, cette « thébaïde » aux accents bucoliques décrite en 1974 par la Marquise de Sévigné dans une lettre adressée à sa fille Madame de Grignan. Ces échos littéraires participent et prolongent la construction mythique de la mémoire du lieu engagée dès l’époque d’Angélique Arnauld par la première génération des Solitaires autour d’Antoine Le Maître et Robert Arnauld d’Andilly. Mais au-delà de cette imagerie mondaine du lieu, c’est un certain modèle de classicisme qui s’élabore vraisemblablement autour de Port-Royal, qui offre de profondes variations du répertoire classique officiel tiré des « mannes versaillaises ». On peut par exemple évoquer le travail effectué par Boileau-Despréaux et certains proches de Port-Royal pour faire resurgir des sources antiques la notion du sublime, concept qui deviendra par la suite au cœur de la construction d’une mimésis classique. Il s’agit aussi de l’émergence, en plein triomphe de l’académisme monarchique, d’une forme de pensée paysagère, encore teintée de sensibilité bucolique et pastorale, qui se dessine entre les lettres de Mme de Sévigné, les marines de Saint-Amant, les poèmes des eaux et forêts de La Fontaine, certains épitres de Boileau, jusqu’au bois de Coulommiers de la Princesse de Clèves.
Nous sommes de fait ici au cœur du sujet, et cette question même des « paysages culturels » abordée par « la fenêtre de Port-Royal » se découvre des filiations avec cet « autre classicisme », encore imprégné d’une forme ancienne de mystique augustinienne, qui tisse d’autres relations avec la nature, et dont certains aspects seront repris et magnifiés bien plus tard dans la veine romantique. Dans ce mouvement historique complexe et encore finalement peu connu de l’émergence moderne de la pensée du paysage, Port-Royal y joue un rôle évident. Mais lequel précisément ? C’est tout l’enjeu de la recherche en sciences humaines dans les années à venir. |
|
Pierre Nicole |
|
|
Nicolas Boileau |
|
|
Jean de la Fontaine |
|
|
Antoine Le Maitre |
|
|
Robert Arnauld d'Andilly |

les Amis du dehors, 7 rue Robert Fleury 78114 Magny-les-Hameaux tel 06 80 94 95 76